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Samedi 19 novembre 2016, à Bruxelles, lors de la 53ème soirée filles avec un cerveau, événement qui rassemble des filles à Bruxelles depuis 2005, j’ai lu le texte d’Asli Erdogan suivant, puis collecté un poème-lettre, autour de la proposition d’écriture suivante :

« Je ne me sens chez moi que lorsque j’écris. »

Ecrire des mots de chez soi, qui font se sentir chez soi. Vous pouvez commencer chaque phrase par « chère Asli, tu te sentiras chez toi quand… » Et compléter par une proposition de quelque chose qui vous fait vous sentir chez vous. Une habitude, une musique, un point de repère… Ecrivez autant de phrases que vous voulez…

Ce poème-lettre sera envoyé à Asli Erdogan cette semaine en marque de soutien pour son injuste incarcération.

Cette mini-action est le prélude à un atelier plus officiel, qui aura lieu à Bruxelles avec les partenaires acquis suivants : Kalame-réseau, Les Midis de la Poésie, Tulitu librairie, La Bellone – maison du spectacle et qui proposera un même jour aux animateurs/trices qui le souhaitent, une action d’écritures collectives, avec des ateliers de soutien. Les écrits collectés, imprégnés de l’œuvre d’Asli Erdogan, seront ensuite lus, puis envoyés à la prison de Bakirköy.

Toutes les infos seront diffusés via kalame réseau et ici, sur le site touchetestouches.

Aliette Griz

LES MOTS D’ASLI ERDOGAN

« Je suis née à Istanbul en 1967. J’ai grandi à la campagne, dans un climat de tension et de violence. Le sentiment d’oppression est profondément enraciné en moi.

L’un de mes souvenirs, c’est à quatre ans et demi, lorsqu’est venu chez nous un camion rempli de soldats en armes. Ma mère pleure. Les soldats emmènent mon père. Ils le relâchent, plusieurs heures après, parce qu’ils recherchaient quelqu’un d’autre. Mon père avait été un dirigeant important du principal syndicat étudiant de gauche. Mes parents ont planté en moi leurs idéaux de gauche, mais ils les ont ensuite abandonnés. Mon père est devenu un homme violent. Aujourd’hui il est nationaliste.

J’étais une enfant très solitaire qui n’allait pas facilement vers les autres. Très jeune j’ai commencé à lire, sans avoir l’intention d’en faire mon métier. Je passais des journées entières dans les livres. La littérature a été mon premier asile. J’ai écrit un poème, et une petite histoire que ma grand-mère a envoyés à une revue d’Istanbul. Mes textes ont été publiés, mais ça ne m’a pas plu du tout : j’étais bien trop timide pour pouvoir me réjouir.

Plusieurs années plus tard, à 22 ans, j’ai écrit ma première nouvelle, qui m’a valu un prix dans un journal. Je n’ai pas voulu que mon texte soit publié. J’étais alors étudiante en physique. Je suis partie faire des recherches sur les particules de haute énergie au Centre Européen de Recherche Nucléaire de Genève. Je préparais mon diplôme le jour et j’écrivais la nuit. Je buvais et je fumais du haschich pour trouver le sommeil. J’étais terriblement malheureuse. En arrivant à Genève, j’avais pensé naïvement que nous allions discuter d’Einstein, de Higgs et de la formation de l’univers. En fait je me suis retrouvée entourée de gens qui étaient uniquement préoccupés par leur carrière. Nous étions tous considérés comme de potentiels prix Nobel, sur lesquels l’industrie misait des millions de dollars. Nous n’étions pas là pour devenir amis. C’est là que j’ai écrit « Le Mandarin miraculeux ». Au départ j’ai écrit cette nouvelle pour moi seule, sans l’intention de la faire lire aux autres. Elle a finalement été publiée plusieurs années plus tard.

Je suis retournée en Turquie, où j’ai rencontré Sokuna dans un bar reggae. Il faisait partie de la première vague d’immigrés africains en Turquie. Très rapidement je suis tombée amoureuse de lui.

Ensemble, nous avons vécu tous les problèmes possibles et imaginables. Perquisitions de la police, racisme ordinaire : on se tenait la main dans la rue, les gens nous crachaient dessus, m’insultaient ou essayaient même de nous frapper. La situation des immigrés était alors terrible. La plupart étaient parqués dans un camp, à la frontière entre la Syrie et la Turquie. Plusieurs fois, j’ai essayé d’alerter le Haut Commissariat aux Réfugiés de l’ONU sur leur sort. Mais c’était peine perdue. Je ne faisais que nous mettre davantage en danger Sokuna et moi. Puis Sokuna a été impliqué dans une histoire de drogue et il nous a fallu partir. Des amis m’ont trouvé une place dans une équipe de scientifiques au Brésil, qui travaillaient sur ma spécialité. Je pouvais y terminer mon doctorat, mais Sokuna n’a pas pu me suivre. Il a disparu, un an après. Je suis restée seule avec mes remords. Rio n’est pas une ville facile à vivre pour les migrants. J’ai alors décidé de renoncer à la physique pour me consacrer à l’écriture. Mais ce n’est qu’à mon retour en Turquie que j’ai écrit « La Ville dont la cape est rouge », dont l’intrigue se passe à Rio. L’héroïne est une étudiante turque, qui se perd dans l’enfer de la ville brésilienne. J’étais étrangère au Brésil, mais aussi étrangère en Turquie. Je ne me sens chez moi que lorsque j’écris. Vingt ans plus tard, aujourd’hui, je me sens toujours comme une sans-abri.

J’aime bien Cracovie, je pourrais y rester encore longtemps, mais je sais bien qu’il faut laisser la place à ceux qui attendent un asile. Il faudra bien que je retourne en Turquie. En attendant, chaque jour, je me dis que dans mon pays tout le monde sait bien que je suis devenue l’écrivaine turque la plus populaire. Tout le monde le sait, mais pourtant tout le monde se tait. C’est sans doute cela, aujourd’hui, l’exil le plus terrible ».

Ce texte a été lu, en septembre 2016 sur France Culture et relayé par Laurent Margentin sur diacritik, qui publie chaque jour des extraits de l’oeuvre d’Asli Erdogan.

LE POÈME-LETTRE ÉCRIT

Chère Asli tu te sentiras chez toi quand tu seras acceptée pour ce que tu es où que tu ailles.

Asli chérie,

Etre vivante, c’est déjà ça. Yeux, oreilles, doigts de pieds, langue, sexe.

Moi je suis libre.

Je suis une femme.

Chère Asli, tu te sentiras chez toi partout où tes mots habitent l’âme d’un lecteur. Moi, nous, eux sont ta maison.

Je conduis dans la nuit, je fume le cigare au volant, je me demande si demain sera aussi bien qu’aujourd’hui.

Chère Asli, tu te sentiras chez toi quand les portes s’ouvriront, quand les regards se côtoieront. Monopole imbécile qui t’assaillit. Toutes nos voix enlacées, librement. Nous ne laisserons pas les rides de leur présence capturer tes essences multiples.

Ce soir, je soulève tes cheveux, t’embrasse dans la nuque, ris comme un enfant. Cette nuit, je m’endormirai les mains tendues.

À un souffle de ma mémoire,

Ma sœur,

Ma sublime,

Quelle honte que tu ne puisses pas te sentir chez toi dans l’écriture dans ton pays, la Turquie. Pourquoi tant de tensions et de violence perpétuées sans cesse par les hommes ? Comment ne pouvons-nous pas nous rassembler suffisamment pour contrecarrer, faire barrage et laisser émerger les ressources positives toujours présentes mais trop enfouies. Lutter ensemble contre les régimes de dictature et de peur.

Je ne me sens chez moi que lorsque j’écris. C’est drôle la résonnance de ça…

Chère Asli, je viens d’écrire une heure avant de découvrir tes mots sur l’idée de territoires, sur ce que ça voulait dire, territoire pour soi et pour chacun.e Pour moi, je crois qu’il s’agit des mots, de trouver un moyen de les habiter.

Chère Asli, ta langue me rappelle mille souvenirs, je pense à toi, même si j’aurais aimé te rencontrer autrement.

Tu te sentiras chez toi quand tu entreras dans une chambre qui te semblera chaleureuse, et les objets que tu saisiras rempliront tes mains.

Chez moi c’est aussi l’écriture

Chez moi c’est aussi chez toi

Chez moi c’est aussi ton écriture

Chez toi c’est aussi chez moi

Chère Asli, tu es chez toi quand tu contactes la nature et ses mystères bienveillants quand tu contactes ta nature profonde et riche de tout ce que tu es.

Chère Asli tu te sentiras chez toi quand tu entendras Tic et Tac rire, mais rire, trop fort, trop longtemps, et que rien ne les arrêtera.

Dors à mes côtés,

Ne desserre pas le poing.

Au pays des mots tout se façonne, tout s’invente. De ce territoire, continue d’en faire et d’en défaire les contours.

Tu te sentiras chez toi quand les portes de ton cœur s’ouvriront et que nos mots d’amour, de douceur, de force entreront en toi pour briser les liens qui t’enchaînent et te tiennent prisonnière.

Endors-toi,

Bien chère Asli,

Tu es chez toi à chaque fois que tu es lue, partout où l’on te lit.

Demain, je t’aurai préparé un café,

Tu me raconteras tout ce que tu veux,

Asli, je ne me sens chez moi que lorsque je n’y suis pas. Mon foyer, c’est de penser sans relâche aux voyages, aux instants, en été, où mon père, déterminé, nous emmenait, nous, ces cinq enfants, en voyage. En vacances. Des destinations sublimes. Dormir dehors, faire de la route, du camping sauvage, des feux dehors.

Ce n’est qu’à cela que je pense, qui me poursuit, comme un rêve infranchissable, pourquoi ?

Comme ce qui est perdu, comme tout ce qui est perdu, irrémédiablement.

Je ne me sens chez moi que lorsque j’écris, dis-tu

Moi c’est en marchant que je me sens chez moi, marcher mettre mes jambes en mouvement pour que mes pensées le soient aussi.

Marcher, dans ma tête s’il le faut, si mes jambes, prisonnières, ne peuvent bouger.

Marcher dans ma tête pour penser puis écrire et écrire pour penser plus loin encore.

Le café ne manquera pas.

Joie !

Asli Erdogan

2016 Bu Günkü Tûrkiyé sana

Layik Dégil !

Saygiliar, hülya

 

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À propos de touchetestouches

Ce blog est un support virtuel d'ateliers d'écriture bien réels. Leur point commun est souvent de faire intervenir le virtuel, pour écrire à plusieurs. Pour le reste, chaque projet est indépendant et leur présence ici n'est que furtive. Pour toute question, vous pouvez laisser un commentaire ou m'écrire à aliettegriz@gmail.com

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